Lundi 19 février 2007
Paroisses et mouvements au service de la mission
Rodez – 3 février  2007
 
Dans un document qui m’a été remis intitulé « Evaluons le chemin parcouru », votre évêque rappelait la toile de fond qui avait été présente à l’esprit du vaste chantier vécu par votre diocèse autour de la réforme des paroisses, toile de fond qui redonnait la conviction du Concile Vatican II : « La tâche d’évangéliser est la mission essentielle de l’Eglise »car en fait elle n’existe que pour évangéliser. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile » écrivait l’apôtre Paul[1].
Invité à vous aider à mieux percevoir l’articulation entre paroisses et mouvements c’est dans cette ligne que je voudrais vous suggérer quelques pistes de réflexion. En nous remettant tout d’abord sur la réalité profonde de notre Eglise et de son caractère diocésain et sur la vocation particulière des laïcs dans cette Eglise. Nourri de ces fondamentaux nous pourrons regarder quelques distinctions importantes à avoir sur les différentes formes de l’apostolat des laïcs dans les mouvements et les paroisses pour, enfin, mieux éclairer l’articulation possible entre eux pour un meilleur service de la mission, en prenant en compte aussi ce qu’on appelle les services qu’ils soient diocésains ou paroissiaux.
 
1. La réalité diocésaine de l’Eglise : l’Eglise du Christ en un lieu
Les medias ne nous rendent pas toujours service en ayant du mal à sortir d’une conception pyramidale de l’Eglise, à l’image des multinationales. Il nous faut sans cesse nous rappeler la structure diocésaine de l’Eglise. L’Eglise universelle n’est pas la somme des diocèses. Chaque diocèse est la réalisation, l’incarnation de l’Eglise du Christ en un lieu. En suivant le Concile[2], on peut dire que l’Eglise diocésaine rassemblée autour de l’évêque, animée par l’Esprit Saint, accueillant l’Evangile et célébrant l’Eucharistie est l’Eglise du Christ réalisée ici et maintenant, elle est, ici, le signe du « coup de cœur » de Dieu pour les hommes et les femmes de cette région. Cette Eglise diocésaine est l’Eglise catholique (universelle) en ce lieu, car son évêque, par son ordination a reçu la charge de ce diocèse, mais en même temps est devenu membre du collège épiscopal autour et sous l’autorité du pape, évêque de Rome qui préside à la communion des Eglises[3].
La parabole du bon samaritain est un bon texte pour nous faire entrer dans l’identité profonde de l’Eglise (Lc 10). Il y a une lecture théologale de ce texte, c'est-à-dire une lecture qui nous fait entrer dans le mystère de Dieu.
Le samaritain est « saisi de pitié », comme Jésus devant la foule à la multiplication des pains. Le samaritain est la figure du Christ, lui-même porteur du mystère de Dieu qui a vu la misère de son peuple (Ex 3) et qui en son Fils se fait le prochain de l’humanité blessée. Dieu est saisi de pitié devant la misère des hommes : « non je ne laisserai pas cours à l’ardeur de ma colère, car je suis Dieu et non pas homme, mes entrailles en moi se retournent » (Os 11).
Et si l’on poursuit la lecture de cette parabole on peut comprendre où s’enracine l’identité profonde de l’Eglise. Jésus remet l’homme blessé à l’aubergiste en lui donnant tous les moyens de le soigner. Les Pères de l’Eglise ont vu dans l’aubergiste la figure de l’Eglise, à qui le Christ remet l’humanité blessée et à qui il remet les moyens de s’en préoccuper (don de l’Esprit, Parole, Sacrements). Cela nous amène à mieux comprendre ce qu’on peut appeler la sacramentalité de l’Eglise. L’Eglise comme sacrement du salut, sacrement du salut, mais un sacrement, entendu, comme  « signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain »[4]
C’est ce qui faisait dire au pape Paul VI, dans son exhortation sur l’évangélisation que l’Eglise n’existait que pour sa mission. Et dans la même ligne le père Maurice Bellet a ce raccourcis saisissant, à la question : « Pourquoi l’Eglise ? », il répond seulement « pour aimer l’humanité ? »
Il s’agit d’épouser le mouvement même de Dieu qui ne cesse de se tourner vers l’homme « Lui de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2). C’est dans ce cadre de la contemplation du mystère de l’Eglise que nous pouvons souligner, de manière non exhaustive, quelques convictions à la source de la vocation des laïcs.
Jean-Paul II, dans son exhortation sur les fidèles laïcs (Christifideles laïci) reprenait l’intuition de Gaudium et spes (n° 43) et parlait de la vocation séculière des laïcs. Mais celle-ci s’enracine plus fondamentalement dans la vocation de toute l’Eglise à vivre au cœur du monde à la manière du Christ. Les Pères du Concile disaient : « l'Eglise fait ainsi route avec toute l'humanité et partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société humaine  appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu. »[5]. Le Concile reprenait là ce qui était si bien décrit par l’auteur anonyme de la lettre à Diognète : « ce que l'âme est dans le corps, il faut que les chrétiens le soient dans le monde ».
Le Christ n’a pas sauvé l’humanité de l’extérieur, mais en partageant la condition humaine. De même « les laïcs exercent leur apostolat quand ils s'efforcent de pénétrer l'ordre temporel d'esprit évangélique et travaillent à son progrès de telle manière que, en ce domaine, leur action rende clairement témoignage au Christ et serve au salut des hommes »[6]. L’engagement des chrétiens revêt ainsi une dimension sacramentelle. Leur présence est présence du Christ qui vient au devant de l’homme. On peut penser aux réflexions fortes de M. Delbrël manifestant ainsi le rôle indispensable des chrétiens dans la cité et dont la mission est « d’incarner la charité de Dieu dans le monde » :
Un deuxième point de vue nous aide à donner sens à l’engagement des chrétiens dans le monde, c’est la référence à la création.
« L'homme, créé à l'image de Dieu, a en effet reçu la mission de soumettre la terre et tout ce qu'elle contient, de gouverner le cosmos en sainteté et justice et, en reconnaissant Dieu comme Créateur de toutes choses, de lui référer son être ainsi que l'univers : en sorte que, tout étant soumis à l'homme, le nom même de Dieu soit glorifié par toute la terre. Cet enseignement vaut aussi pour les activités les plus quotidiennes. Car ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur famille, mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l'oeuvre du Créateur, un service de leurs frères, un apport personnel à la réalisation du plan providentiel dans l'histoire »[7].
A cette œuvre de création, chacun est appelé à apporter sa part, dans les différents domaines de la vie humaine et sociale. La référence au dynamisme créateur est aussi un appel à un discernement pour repérer tout ce qui dans l’activité humaine peut être perçu comme une « dé-création », c'est-à-dire une activité qui ne concoure pas à ce que le Concile appelle le « plan providentiel de Dieu dans l’histoire », c'est-à-dire un plan marqué d’abord par le dessein d’amour du Créateur à l’égard de l’homme, de tout l’homme et de tous les hommes.  Sans cesse dans son activité humaine et dans son engagement dans le monde, le chrétien est invité à cette œuvre de discernement pour repérer ce qui, dans son activité fait grandir l’humanité en lui et autour de lui. C’est tout le travail d’une vraie révision de vie. A partir des situations vécues et partagées en équipe (le « voir », des grilles de révision de vie), le travail de discernement (le « juger »), à la lumière de l’évangile et de la tradition de l’Eglise permet de réorienter l’action dans un « agir » qui soit une vraie participation à l’œuvre de création.
J’avais lu une expression de Xavier Emmanuelli[8], très engagé dans l’humanitaire, disant que tout être humain était « ambassadeur d’humanité ». On peut penser aussi à la célèbre phrase du fondateur de la JOC : « un travailleur vaut plus que tout l’or du monde »). L’Eglise, en fidélité à son créateur, reconnaît en tout être humain, un ambassadeur de l’humanité entière. Mais en même temps, dans son engagement le disciple du Christ est envoyé comme en ambassade, pour défendre cette dignité humaine dans tous les domaines de l’activité humaine.
Au cœur de la foi chrétienne il y a l’événement de la Résurrection, laissant au croyant cette certitude qu’au cœur de l’histoire des hommes, l’Esprit de Dieu, l’Esprit de Résurrection est à l’œuvre, il est donné aux hommes comme gage de la Promesse qu’un jour le Père nous fera fils avec le Fils, participants, nous aussi, à la gloire de sa résurrection.
Dieu travaille au cœur de l’histoire humaine. Attitude non pas défaitiste, mais au contraire attitude qui encourage l’engagement. Dans sa foi en la résurrection le chrétien puise une liberté radicale. Aucun programme, aucun projet humain ne peut être absolutisé. Le salut définitif de l’homme est à recevoir gratuitement. Cela libère l’homme de toute tentation d’idolâtrie du pouvoir, de toute idéologie totalitaire.
Une quatrième piste explore le sens de l’engagement à la lumière des trois dimensions traditionnelles de l’existence chrétienne (Prêtre, prophète et roi), dimensions qui éclairent tant la mission des paroisses que celle des mouvements et aussi les liens entre ces deux réalités d’Eglise
Il est intéressant de reprendre ces dimensions à partir du récit que St Marc fait  de la première journée du ministère de Jésus (Mc 1, 29-39). Dans ce passage en effet, Marc utilise trois fois le verbe « sortir », comme pour désigner trois aspects essentiels de la mission du Christ pour laquelle il est « sorti » du Père : il sort de la synagogue pour guérir (la belle-mère de Pierre, puis la foule), il sort de bonne heure le matin pour prier, puis il s’en va par les villes et villages annoncer la Bonne Nouvelle, disant que c’était pour cela qu’il était sorti. Guérir, prier, prêcher, trois manière de désigner le ministère de Jésus dans lequel s’enracine la mission de l’Eglise et de chaque baptisé.
Si l’engagement dans le monde est une manière d’épouser le mouvement même de Dieu vers l’humanité, c’est dans la personne du Christ que nous trouverons la forme même de cet engagement et ceci dans la figure du serviteur. Nous pensons bien sûr à la scène étonnante du lavement des pieds en Jean 13, mais aussi à l’apôtre Paul dans le début de sa lettre aux Philippiens :
« Ayez les mêmes sentiments qui furent ceux du Christ Jésus : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave » (Ph 2).
C’est la dimension à laquelle l’apôtre Pierre nous appelle dans sa première lettre : « Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ » (1 P 2, 5). Par l’action dans le monde, le croyant est invité à rejoindre le sacrifice du Christ, sacrifice qui a été don de soi sur la Croix par amour de tous les hommes. Dans l’engagement à la suite du Christ il y a une dimension d’offrande, une dimension proprement eucharistique[9].
Tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu, l’engagement le plus concret peut être vécu comme ce retour à Dieu d’une humanité réconciliée et le croyant reçoit aussi mission d’offrir dans la prière, et particulièrement l’eucharistie, cette vie transformée par l’Esprit.
Ce dernier point pour évoquer une question qui nous préoccupe parfois, quel rapport entre le témoignage silencieux, cet engagement avec d’autres au service de l’humanité et l’annonce de l’évangile.
Il faut souligner tout d’abord que cet engagement discret aux côtés des hommes n’est pas ce qu’on pourrait appeler un « préalable » à l’évangélisation. C’est déjà l’annonce de l’évangile, un évangile en acte. Le service du frère dans le sens de l’évangile est déjà annonce de l’évangile.
Ceci étant, l’engagement est aussi, à la suite du Christ, engagement à livrer une Parole qui nous dépasse « ce n’est pas nous que nous annonçons, mais Jésus-Christ Seigneur, nous ne sommes que vos serviteurs à cause de Jésus » (2 Co 4, 5). Nous ne pouvons réduire l’évangile à une éthique, à des valeurs, c’est d’abord Quelqu’un, quelqu’un qui nous a séduit, quelqu’un qui nous a livré la Parole du Père, quelqu’un qui est Parole de vie. Il y a donc, comme l’avait senti l’apôtre Paul, une impérieuse nécessité à ce que notre engagement, soit aussi engagement d’une parole qui révèle la source qui nous fait vivre. Le concile Vatican II disait : « Les laïcs, qui doivent activement participer à la vie totale de l'Eglise, ne doivent pas seulement s'en tenir à l'animation chrétienne du monde, mais ils sont aussi appelés à être, en toute circonstances et au coeur même de la communauté humaine, les témoins du Christ »[10].
Cette annonce, à la manière même du Christ se vivra dans un dialogue. Ce sens du dialogue, le cardinal Billé l’avait bien rappelé dans son ultime intervention à Lourdes en 2000 :
[Nous ne pouvons pas] « Penser l'annonce de l'Evangile sur le seul mode du don, de l'apport, de la proposition à des hommes et des femmes qui auraient tout à recevoir, mais rien à dire ou rien à donner? Mais nous savons bien qu'il n'existe pas d'évangélisation sans dialogue. Nous ne pouvons pas apporter toutes les réponses avant d'avoir écouté les questions. Nous ne pouvons pas écouter seulement les questions pour lesquelles nous avons des réponses. Le dialogue à vivre est d'ailleurs au-delà du rapport entre les questions et les réponses. Il tient à ce qu'un même Esprit est à l'œuvre chez l'évangélisateur et chez l'évangélisé et que le premier, s'il sait ce qu'il propose, accepte aussi d'être converti par celui qui a bien voulu l'écouter »[11]..
Dans notre Eglise en France on a longtemps utilisé cette expression « apostolat des laïcs » pour parler des mouvements apostoliques ou plus largement de l’ensemble des mouvements et associations de fidèles. Les évêques de France ont voté d’ailleurs en 1999 des orientations pastorales sur l’apostolat des laïcs qui demeurent toujours d’actualité, elles faisaient essentiellement le point sur la place et la mission des mouvements dans la vie de l’Eglise en France et reprenaient les grands défis relevés par le pape Jean-Paul II dans son exhortation apostolique sur les fidèles laïcs[12].
Toutefois, il n’existe plus à la Conférence, à proprement parler, un secrétariat pour l’apostolat des laïcs comme il y avait, également, un secrétariat un secrétariat pour les questions pastorales. Cette évolution manifeste sans doute le désir de prendre en compte que toutes les préoccupations de l’Eglise sont pastorales et, qu’aussi importante que soit la place des mouvements dans l’Eglise, les laïcs ne vivent pas leur apostolat seulement dans les mouvements. Ils sont aussi très investis depuis quelques années dans les services paroissiaux ou diocésains. Et la question qui nous rassemble aujourd’hui est bien celle de l’articulation entre ces différentes composantes de l’Eglise.
L’apôtre (apostolos), c’est celui qui est envoyé. L’envoi nous est donné par le baptême et la confirmation « Sois fait membre du Christ, prêtre, prophète et roi » (oraison, au moment de l’onction de saint chrême, lors du baptême). Notre mission relève donc bien de notre baptême. Le Concile et l’après Concile ont permis de redécouvrir cette force du baptême. Au début du siècle dernier, on concevait en effet l’apostolat des laïcs comme une participation à l’apostolat de la hiérarchie, on parlait d’une délégation ou encore d’un « mandat » pour les mouvements de laïcs. Le Concile a mieux approfondi le sens de l’appel adressé à tout le peuple de Dieu, mais de ce fait aussi a mieux  situé la mission que quelques uns reçoivent par ordination.
Tout le peuple de Dieu est « consacré » par le baptême à la mission, quelques uns reçoivent, par l’imposition des mains, la charge de rendre présent à tous la source de cet envoi. Le ministère de l’évêque, du prêtre, du diacre dans l’Eglise est là pour rappeler que la mission de tous est reçue du Christ. Le ministère ordonné rend visible la mission du Christ Pasteur et Serviteur, on parle alors de « charge pastorale ». D’où une distinction importante dans l’apostolat vécu par des laïcs entre des missions de nature différente.
Certains vivent tout simplement de leur baptême et de leur confirmation au cœur du monde, dans leur travail, leur famille, dans des responsabilités politiques et certains trouvent pour cela l’appui d’un mouvement ;
D’autres laïcs (mais aussi souvent les mêmes) se voient confier des missions par l’évêque ou par leur curé ; ils participent ainsi à l’exercice de la charge pastorale de l’évêque ou du curé pour des charges qui relèvent directement du ministère ecclésial (ministère des évêques, prêtres ou diacres) : responsables de catéchèse, de préparation aux sacrements, d’aumôneries, de services diocésains etc. Ces missions peuvent avoir un caractère sectoriel (un service paroissial ou diocésain, une responsabilité première d’une institution (école, aumônerie) ou recouvrir l’ensemble du champ pastoral sur un territoire (animation des paroisses).
Il n’y a donc pas une manière unique d’être « envoyé » ou d’être « apôtre » et il faut sans doute avoir en tête cette distinction quand on parle de l’apostolat des laïcs. Cela amène à noter deux autres  distinctions : apostolat individuel ou organisé , communautés associatives ou hiérarchiques.
 
Comme nous le disions tout à l’heure, aucun chrétien n’est dispensé d’apostolat, cette vocation est inhérente à l’existence chrétienne. Mais cet apostolat peut se vivre de façons très diverses.
Le témoignage individuel est certes indispensable et le Concile, déjà le soulignait, il y a des circonstances où c’est le seul possible, dans les pays où la liberté religieuse n’est pas assurée[13]. Dans le passage lu tout à l’heure, Paul VI soulignait l’aspect primordial de ce témoignage. Celui-ci peut être individuel et aussi vécu au sein d’une action commune avec d’autres dans la vie associative, politique ou syndicale.
Cependant le Concile Vatican II avait noté aussi l’importance de l’apostolat « organisé » : «L'apostolat organisé correspond donc bien à la condition humaine et chrétienne des fidèles ; […] C'est pourquoi les chrétiens exerceront leur apostolat en s'accordant sur un même but. Qu'ils soient apôtres, tant dans leurs communautés familiales que dans les paroisses et les diocèses qui expriment en tant que tels le caractère communautaire de l'apostolat ; qu'ils le soient aussi dans les groupements libres dans lesquels ils auront choisi de se réunir. […]. Les organisations créées pour un apostolat collectif soutiennent leurs membres, les forment à l'apostolat, ordonnent et dirigent leur action apostolique de telle sorte qu'on puisse en espérer des résultats beaucoup plus importants que si chacun agissait isolément »[14].
C’est dans ce sens que le code de droit canonique de 1983 a reconnu la liberté des fidèles laïcs de s’associer : « Les fidèles ont la liberté de constituer des associations par convention privée conclue entre eux »[15].
En certaines circonstances, la dimension collective ou associative peut se révéler importante, comme en témoigne l’expérience racontée par Guy Aurenche, fondateur de l’ACAT. Guy Aurenche, était militant à Amnesty, comme chrétien au milieu d’autres qui ne partageaient pas sa foi chrétienne et un jour quelqu’un lui a dit « mais pourquoi les chrétiens ne sont pas engagés sur ce terrain ». Il avait répondu alors « mais je suis là ». Mais il avait pris conscience qu’à côté des associations non confessionnelles légitimes, et du témoignage personnel que pouvaient y donner certains chrétiens,  il y avait aussi besoin parfois que les chrétiens soient engagés en tant que tels.
On peut souligner, ainsi,  que la vie associative des mouvements chrétiens est un témoignage, important, en tant même que vie associative. Je pense aux mouvements de jeunes qui au plan national rencontre d’autres mouvements dans différentes instances et y sont très crédibles, je pense que c’est une bonne manière de proposer la foi ; de même sans doute dans un quartier, une commune, quelle place peuvent prendre les mouvements pour être présents dans la vie associative locale.
Une autre distinction est importante à avoir en tête, celle entre les communautés dites « hiérarchiques » et les communautés « associatives ».
a) Les services ou communautés hiérarchiques
Les premières relèvent de l’initiative des évêques, ce sont les paroisses, les aumôneries en certains domaines (lycées, prisons, hôpitaux, maisons de santé) et aussi les services diocésains. Il est de la responsabilité des évêques d’assurer aux fidèles du Christ les moyens nécessaires à leur vie chrétienne (nourriture de la parole de Dieu, catéchèse, service des malades, sacrements).
Ces communautés assurent, au nom d’une mission reçue de l’évêque, ces charges pastorales (i.e. qui relèvent du pasteur), soit en direction d’un territoire (paroisse), d’un public précis (migrants), de personnes d’une institution qui ne peuvent être rejointes autrement (hôpitaux, prison), d’une dimension de la charge pastorale de l’évêque (services diocésains : catéchèse, catéchuménat, santé, enseignement etc.).
La mission est reçue de l’évêque, d’où l’importance de dialogues habituels pour préciser cette mission, mais aussi, pour permettre aux membres d’un service de donner leurs échos et réflexions qui nourriront l’évêque dans sa connaissance du diocèse et dans les décisions qu’il a à prendre ou initiatives à impulser.
 
b) Les mouvements et associations
Il est d’autres communautés qui naissent d’un don de l’Esprit que les hommes et les femmes d’une époque entendent en symphonie avec les appels des hommes, ce sont les différentes communautés religieuses (pensons par exemple dans le monde de la santé, de l’enseignement etc.) mais aussi les différents mouvements nés au fil des siècles et particulièrement depuis une centaine d’années. Chaque mouvement ou communauté ayant entendu, d’une manière particulière, un appel à répondre à l’Esprit.
Comme le rappelaient les évêques français en 1999, chaque mouvement apporte son charisme propre au bien de toute l’Eglise : « Nous rappelons qu’à la source de tout mouvement apostolique il y a un charisme. L’authenticité de ce don de l’Esprit est vérifiée par au moins quatre caractéristiques :
.             Il n’est pas le fruit de nos seuls efforts ou analyses mais il est reçu dans la foi
.             Il est donné pour le bien de tous
.             Il doit être à tout moment renouvelé dans l’Esprit Saint ; il peut alors permettre à un mouvement d’être refondé dans un nouveau contexte humain et ecclésial
.             Il s’harmonise avec les autres charismes pour le bien de l’ensemble »[16].
Le Concile disait à ce propos que l’Esprit Saint n’est pas donné que par les sacrements et de manière institutionnelle : « Le même Esprit-Saint ne se borne pas à sanctifier le peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l'ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, "répartissant ses dons à son gré en chacun" (1 Cor. 12, 11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l'Eglise, suivant ce qu'il est dit : "C'est toujours pour le bien commun que le don de l'Esprit se manifeste dans un homme" (1 Cor. 12, 7) »[17].
Dans la même ligne le pape Jean-Paul II disait aux nouveaux mouvements ecclésiaux et communautés nouvelles rassemblés à Rome en 1998 qu’ils étaient co-essentiels à la mission de l’Eglise : « L’aspect institutionnel et l’aspect charismatique sont comme co-essentiels à la constitution de l’Église et concourent, même si c’est de manière diverse, à sa vie et à son renouveau et à la sanctification du Peuple de Dieu»[18].
Mgr Papin, vice-président de la Conférence des évêques de France, déclarait dans la même ligne, à l’issue d’un rassemblement de l’apostolat des laïcs en 2004 « Les communautés de type associatif sont tout aussi importantes que les communautés de type hiérarchique telles les paroisses, les aumôneries de prisons, d’établissements hospitaliers, etc. Ce sont en quelque sorte les deux jambes de l’Eglise. Et l’Eglise a besoin de ces deux jambes pour être l’Eglise du Christ et mettre en œuvre la mission qu’il lui a confiée »[19].
A l’occasion du rassemblement à Rome des mouvements ecclésiaux, le cardinal Ratzinger, cherchant à réfléchir au sens théologique des mouvements dans l’Eglise, faisait une distinction qui n’est pas sans intérêt en regardant ce qui se passait dans la primitive Eglise entre l’institution progressive des églises locales et des ministères pour les organiser et en même temps la permanence du service apostolique, qui n’était plus réservé aux Douze et qui, à l’image de Paul, n’était pas restreint au service d’une Eglise locale, mais qui avait le souci de la portée universelle de l’Evangile. Le cardinal écrivait ainsi :
« Nous pouvons en déduire la présence côte à côte de deux types de ministère , l’universel et le local [...] Nous voyons clairement apparaître, d’un côté un modèle ecclésial local, nécessairement marqué par le ministère épiscopal, et qui perdure à travers les siècles comme une structure de base. Mais il y a également, d’un autre côté, à travers l’histoire, des voies toujours nouvelles, des mouvements qui remettent continuellement en valeur le caractère universel de la mission apostolique et de la radicalité de l’Evangile[20].
Porteurs d’une attention privilégiée à une catégorie de population (âge, milieu social, situation professionnelle), les mouvements portent en eux cette intuition que l’Evangile s’adresse à toute situation humaine, ils ne sont pas en concurrence avec les paroisses, mais en complémentarité comme les deux types de ministère de l’Eglise primitive mis en relief par le futur pape Benoît XVI. Il y a donc une nécessaire complémentarité à découvrir et une articulation à trouver entre ces différentes communautés hiérarchiques et associatives, ce sera mon dernier point.
 
Comme nous l’avons vu ci-dessus, l'unité de base de l'Eglise n'est pas la paroisse mais le diocèse encore appelé "Eglise particulière" ou "Eglise diocésaine". En conséquence la vie et le rôle des paroisses se comprennent en référence à la vie et à la mission de l'Eglise diocésaine. Et celle-ci, comme l'Eglise dans son ensemble, est envoyée par le Christ à tous les hommes pour leur annoncer que Dieu les aime et les appelle à vivre en Alliance avec Lui.
Comme, pour toute communauté d’Eglise, on peut répondre, comme ci-dessus : « pour aimer les hommes et les femmes résidant sur le territoire de la paroisse ». Pour aller plus loin, les paroisses n'existent pas seulement pour des raisons de commodité, mais elles traduisent de la part de l'Eglise une double volonté :
de proximité : être proche des hommes, accueillante à tous, en sorte que chacun puisse s'il le veut y trouver place, en même temps que reconnaissance ecclésiale et sociale.
Bien des aspects du rôle joué actuellement par les paroisses territoriales sont dues à cette volonté de proximité avec tout ce qui concerne le village (en ville, les quartiers). Par exemple : la vie associative locale, les relations "courtes", l'habitat, la famille, les enfants (éveil de la foi, catéchisme, mouvements...), les malades à domicile, les personnes âgées, les isolés, etc. De même, la plupart des célébrations liturgiques qui ont lieu dans l'Eglise paroissiale sont en rapport avec la population locale.
de visibilité : être visible, facile à repérer, en sorte que nul n'ait de peine à la trouver. L'église paroissiale, mais aussi les autres bâtiments, sont au service de cette visibilité. Peuvent s'y ajouter d'autres moyens, par exemple des plaquettes d'information, l'utilisation des médias etc.
On peut aussi répondre à la question du pourquoi de la paroisse en précisant la charge qu’elle reçoit et nous retrouvons les trois pôles du ministère de l’Eglise : les sacrements, avec tout ce qui concerne leur célébration, leur préparation, leur suivi éventuel - la Parole avec tout ce touche à la catéchèse, la formation, la prédication – le service du frère avec tout ce qui touche à l’agir chrétien au quotidien, la présence au monde, la solidarité, le partage pour la vie de l’Eglise et le service des plus démunis.
Dans le cadre de la paroisse, la vie ecclésiale déploie la richesse de ces trois pôles à travers des actions que l'on peut résumer de la manière suivante :
Accueillir : parce qu’elle est constituée « pour tout et pour tous », c'est-à-dire pour tout ce qui est indispensable à la vie chrétienne et pour tous ceux qui veulent s’adresser à elle, la paroisse a une vocation forte à l’accueil, ce qui suppose des lieux  d'accueil mais aussi des personnes plus particulièrement aptes à cet accueil et chargées de l'effectuer, même si tout le monde est invité à y plus contribuer.
Rassembler : située sur un territoire, la paroisse vit profondément la vocation donnée à l’Eglise d’être « signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain »[21] elle est donc pleinement engager avec toutes celles et tous ceux qui, sur le territoire de la paroisse, contribuent à créer du lien social.
Célébrer : composée de multiples diversités, la paroisse est le lieu où l’Eglise se constitue comme communion, ou plutôt est constituée comme communion par les sacrements et en particulier par l’Eucharistie, sacrement dans lequel elle reçoit son unité.
Envoyer : la Parole et les sacrements accueillie et célébrés dans la paroisse sont porteurs de l’appel incontournable du Christ :  Allez dans le monde entier », « Avancez au large », Tout ce qui est annoncé et célébré en paroisse doit, d’une manière ou d’une autre, être un envoi et un appel à rejoindre d'autres réseaux de la vie ecclésiale (mouvements, services, aumôneries, etc.) et de la vie sociale (relations courantes, associations familiales, professionnelles, culturelles, etc.) qui débordent le territoire de la paroisse et qui ont eux aussi pour objectif de servir l'homme. "L'homme est la première route, la route fondamentale de l'Eglise" (Jean Paul II). La mission pastorale de la paroisse est aussi d’éveiller la vocation apostolique de tout baptisé.
 
En 2005 à la rencontre nationale de l’ACI Mgr Simon déclarait : « On ne peut pas tout traiter en même temps. L’Eglise, comme toute institution doit savoir prendre un temps pour chaque chose. La mise en place des paroisses a mobilisé beaucoup de temps et d’énergie. Le temps revient pour nous de bien mesurer que la Mission de l’Eglise n’est pas d’abord pour ceux qui sont déjà à l’intérieur delle-même, mais qu’elle est pour ceux et celles qui ne la connaissent pas et qui ne connaissent pas la Bonne Nouvelle du Christ mort et ressuscité. C’est donc maintenant le temps de réfléchir à la vitalité des différents mouvements apostoliques de notre diocèse »[22]
Que ce soit dans les mouvements d’action catholique, que ce soit dans les groupes du Renouveau, il est de plus en plus exprimé qu’il leur faut trouver une nouvelle articulation avec la vie paroissiale. Beaucoup de diocèses depuis une quinzaine d’années ont procédé à ce qu’on a appelé, suivant les lieux, une restructuration, un redéploiement, un réaménagement des structures paroissiales. Il y a eu, parfois, un nouveau découpage géographique la plupart du temps, avec des ensembles plus vastes ; en d’autres lieux il ya eu, en maintenant les paroisses un souci de mieux faciliter leurs collaborations. Mais la nouveauté la plus marquante a sans doute été la formalisation d’un certain nombre de responsabilités assumées désormais par des laïcs (EAP, correspondants, relais paroissiaux etc.).
La nouvelle paroisse, ou le réseau de plusieurs paroisses (pour les diocèses où il n’y a pas eu de réorganisation canonique), est géographiquement plus vaste qu’hier, et se trouve, d’une certaine manière, plus à la dimension des mouvements. Les équipes, groupes, communautés d’alliance qui pouvaient exister regroupaient souvent des personnes de plusieurs paroisses. D’une certaine manière les mouvements avaient anticipé cette vision géographique plus large et « avaient compris que l’ancienne organisation territoriale ne correspondait plus aux exigences du monde en train d’advenir »[23].
Par ailleurs, préoccupées dans un premier temps de s’organiser, les paroisses ont rapidement été mises devant l’urgence de développer des initiatives apostoliques et missionnaires variées et c’est là, à mon avis qu’il y a à chercher des collaborations possibles avec les mouvements, groupes ou communautés.
Une paroisse ne peut pas tout faire. On peut être sensible à des propositions à faire à des jeunes parents rencontrés à l’occasion d’un baptême, d’une préparation au mariage, mais la paroisse ne peut pas lancer des projets tous azimuts. N’est-ce pas là qu’elle a à se demander : n’y a-t-il pas un mouvement dont c’est le charisme de faire telle ou telle proposition ? (Mouvements d’action catholique pour des personnes soucieuses de témoigner de leur foi dans les réalités de leur vie quotidienne, mouvements de spiritualité conjugale pour celles et ceux qui veulent approfondir leur projet de couple et trouver un soutien pour leurs responsabilités familiales, groupes de prière ou communautés pour celles et ceux qui veulent être renouvelés dans une vie spirituelle, mouvements ou association caritatives ou de solidarité etc.).
La paroisse et ses animateurs ont la vocation, le devoir pastoral, pourrait-on dire, de promouvoir cet apostolat des laïcs en collaborant avec ces mouvements. La paroisse peut aussi être une chance de connaissance mutuelle entre ces mouvements et une possibilité de reconnaissance de la diversité et de la communion profonde au service de la mission.
Il est juste aussi de souligner combien les mouvements sont souvent un lieu de formation chrétienne et ecclésiale, on retrouve très fréquemment dans des responsabilités paroissiales des personnes issues des mouvements qui ont été pour elles un lieu essentiel d’éveil à leur vocation chrétienne.
Une autre dimension est sans doute à entendre, du côté des mouvements cette fois-ci, et Mgr Simon la soulignait dans l’intervention déjà citée, à savoir la vie sacramentelle. La situation nouvelle nous invite, disait-il « à réconcilier notre engagement dans la société et notre enracinement dans les sacrements ».La vie en mouvement n’est pas une alternative à l’appartenance à la communauté sacramentelle de l’Eglise, de même que la vie en paroisse n’est pas une alternative à un engagement dans le monde ajoutait : Tout baptisé vit du triple enracinement dans la mission même du Christ rappelée tout à l’heure : prêtre, prophète et roi. « Cette triple identité appelle à un travail d’intelligence de la foi pour rendre compte de ‘l’espérance qui est en nous’ (pôle prophétique) ; à un enracinement dans la contemplation, dans la prière et dans les sacrements de l’Eglise (pôle sacramentel) ; à un engagement concret, multiforme dans la société diversifiée qui est la nôtre (pôle du service »[24].
Si elle veut entrer dans une dynamique missionnaire et novatrice, la paroisse ne peut pas tout inventer, elle a besoin de se nourrir des expériences vécues ailleurs dans le diocèse ou dans d’autres diocèses, elle a besoin d’être nourrie et stimulée par la réflexion de celles et ceux qui ont souvent plus de moyens pour approfondir les analyses et imaginer de nouvelles propositions pastorales.
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